Amalgames, Décodex et marqueurs Facebook : quid d’une approche démocratique basée sur l’intelligence collective ?

Pour le meilleur et pour le pire

Si vous vous informez via internet et notamment sur des réseaux sociaux comme Facebook ou Twitter, vous avez probablement entendu parler des « Fake News ». Les « Fake News » sont des articles contenant de fausses informations, pouvant induire en erreur les internautes et les pousser à avoir des opinions et croyances infondées. En cela ils sont similaires aux contenus dit « conspirationnistes », qui donnent des explications controversées ou fantaisistes aux évènements et à l'actualité.

Or, les réseaux sociaux sont un moyen de suivre l'actualité pour un nombre grandissant de citoyens. Les organes de presse écrite traditionnels voient leur audience baisser au profit de sites web d'informations alternatifs plus ou moins indépendants voir artisanaux, dont une minorité sont des producteurs et diffuseurs de fausses informations. Satiriques, ils le sont parfois ouvertement, mais il existe aussi des sites de pseudo-information faisant du sensationnalisme pour générer du trafic, que d'autres, qui se veulent plus sérieux, relaient sans vérifier. Ainsi, dans certains cas, peut se mélanger le vrai et le faux, des informations fiables et de pures affabulations.

Pour lutter contre la désinformation, de grands médias inventent des contre mesures tandis que les autorités font pression sur les réseaux sociaux pour mettre en place des systèmes permettant d'informer le public sur la qualité des contenus. C'est ainsi que le journal Le Monde a mis en ligne un portail nommé « Décodex », qui est un index de toutes les sources d'information qualifiées selon sa propre grille d’évaluation. Chaque site est qualifié de fiable, de non fiable, de satirique ou de douteux voir de producteur de « Fake News ». Egalement, Facebook est en train de préparer, ou a déjà mis en place un principe de "Fact Checking", permettant aux internautes de signaler un contenu, un article ou un lien, pour qu'il soit examiné par des organes affiliés issue de la presse afin de le qualifier soit de contenu digne de confiance, soit, à l'opposé, de Fake News ou de contenu conspirationniste. Si le contenu est jugé non fiable, alors la diffusion de celui-ci est fortement limitée, et il est estampillé d'un drapeau rouge à l'écran. A l'inverse, les contenus jugés fiables seront librement diffusés et affichés sans marqueur.

Si l’intention est louable, ces dispositifs soulèvent un certain nombre de questions :

  • Tout d'abord, quelle est la légitimité de certains organes de presse ou organismes affiliés au "Fact Checking", de juger de la production ou de la fiabilité d'autres médias ou producteurs d'information ? En quoi, un journal comme Le Monde pourrait-il juger de la fiabilité d'un concurrent, quand lui-même fait parfois des erreurs importantes dans ses propres publications ? En ce sens, n’est-il pas juge et parti ?
  • Quid de leurs liens soit avec l'état via les subventions à la presse, soit avec des intérêts privés qui en détiennent le capital et qui les financent ? Sachant que la presse est majoritairement liée à des intérêts privés (en France neufs milliardaires et quelques groupes possèdent l'essentiel de la presse), cette opération ne cache t'-elle pas une pure logique de marché visant à renforcer les médias dit "mainstream" au détriment de tout ce qui leur fait de la concurrence ?
  • Ensuite, qu'est-ce qui garantie l'impartialité des organes ad-hoc montés pour la qualification des contenu par Facebook, sachant que ceux-ci sont généralement constitués d'organes de presse idéologiquement marqués ?
  • En quoi peut-on exclure ces procédés d'une volonté de marginaliser des opinions dissidentes dans la mesure ou, dans un cas comme dans l'autre, ce sont des organisations idéologiquement marquées qui réalisent la qualification des sources et des contenus ?
  • Egalement, ne peut-on pas craindre que ces dispositions provoquent chez les médias indépendants la même autocensure que celle constatée dans la presse mainstream liées à des intérêts privés et dépendants d'annonceurs et de l'état pour vivre ?
  • A cause de la stigmatisation résultante de ces procédés, ne peut-on pas craindre un renforcement du clivage chez les citoyens entre ceux qui s’informent via la presse mainstream et ceux qui s’informent via une presse indépendante et alternative sur internet ?
  • De la même manière, ne peut-on pas craindre que les citoyens non clivés s'en remettent aveuglément à ces systèmes de classification, rejetant systématiquement les contenus marqués négativement, et prenant pour des vérités absolues tout contenu marqué positivement ou provenant de sources dites fiables, sans jamais ne rien vérifier de la véracité des faits exposés ni de leur interprétation ?
  • En jetant le discrédit sur une source, n'est-ce pas le moyen de jeter le discrédit sur tous les faits et opinions justes et fondées que cette source publie ?
  • Enfin, dans le même esprit, ne s'agit-il pas ici de procéder par amalgame, en mettant dans une même catégorie des sources effectivement douteuses – traitant des illuminatis, des ovnis et des reptiliens -, et des sites d'opinion qui tranchent avec l'idéologie dominante et que l'on voudrait faire passer aussi pour douteux ? Ces amalgames notoirement réalisés par le Décodex du journal Le Monde ne sont-ils pas ouvertement réalisés pour nuire aux sources d’information alternatives ?

L’étude de ces dispositifs soulève des questions légitimes. Il est à craindre que l'intention initiale de démarches comme celle du journal Le Monde ou du réseau social Facebook, ne dépasse en pratique le cadre de la lutte contre les fausses informations et ne se transforme en réalité en lutte d'opinion, une forme de censure qui ne dit pas son nom. En effet, la frontière entre le Fact Checking, consistant à valider la réalité des faits énoncés, et le jugement d'une opinion ou d'une interprétation de la réalité, cette frontière là est imprécise et subjective.

Si l’on s’en tient aux fondamentaux, une opinion ne peut pas faire l'objet d'un Fact Checking, et ne peut, de ce fait, faire l'objet d'une qualification officielle sans que celle-ci ne soit une censure tout aussi officielle. L'opinion relève de la liberté d'expression, là ou le mensonge est un crime. Or, autant dans le Decodex du journal Le Monde que la qualification des contenus sur Facebook, il est à craindre que ce soit d'avantage des opinions qui sont jugés que des faits qui sont vérifiés. Autours d’un même fait vérifiable, une opinion sera jugée vraie et une autre fausse, ce qui revient à un jugement de valeur et non à une vérification des faits.

Plus précisément, une opinion se nourrie d'une structure de valeurs formant une idéologie. C'est la diversité de ces valeurs qui, en fonction des rédacteurs, vont donner des sens ou des interprétations différents d'un même évènement, d'un même fait, d'une même réalité vérifiable. Et c'est bien la diversité de ces opinions, donc des structures de valeurs qui les soutiennent, qui permet l'émergence de toute pensé critique. La tolérance d’une seule interprétation des faits est le propre des régimes totalitaires.

Sous couvert de lutte contre les « Fake News », on peut craindre que ne soit mis en place un processus visant à marginaliser des points de vue et analyses s'opposant à l'idéologie dominante. On peut craindre (répété 2 fois)que le but non avoué soit le renforcement d'une pensé unique. Non pas que toutes les structures de valeurs sont défendables, mais décrier toute idéologie qui n'est pas conforme à l'idéologie défendue par les organes de presse qui réalisent la classification des sources et des contenus est, de fait, une atteinte aux libertés fondamentales et par extension une atteinte aux fondements de la démocratie. Nous ne pouvons prendre la mesure d'un système de valeur que par contraste d'un autre. Ils permettent de penser des alternatives qui, à défaut d'être crédibles, sont au moins nécessaires à toute pensée critique.

Or, à l'heure où la distinction entre droite et gauche n'a plus de conséquence pratique tant ces deux courant appliquent des politiques similaires, à l'heure où le néolibéralisme, le mondialisme des multinationales, le lobbying, les pertes de souveraineté et la financiarisation de l'économie dominent, ces organes de presse peuvent être perçus comme les défenseurs d’un ordre établi. Cet ordre établi profite à la minorité des acteurs – entreprises, banques, grandes fortunes - qui possèdent les médias en charge de réaliser la qualification des sources et des contenus sur les réseaux sociaux et sur le web.

Il faut bien comprendre que ces acteurs économiques n'ont pas investi dans les médias pour l'excellente rentabilité de ces groupes de presse, la grande majorité des journaux étant déficitaires et sous perfusion, mais pour l'influence qu'ils procurent sur l'opinion publique et la possibilité qu’ils donnent de favoriser des politiques et politiciens si ce n’est complaisants, au moins compatibles avec leurs intérêts. En même temps, il est parfaitement légitime que ces acteurs cherchent, via les médias qu'ils possèdent, à faire disparaitre de l'opinion publique toute pensée alternative qui en favorise la remise en cause. Probablement y a t-il quelques rares financiers profondément philanthropes, mais par construction et depuis que la presse existe, celle-ci défend les intérêts de ses propriétaires. Un journaliste qui entre dans l'un de ces organes de presse accepte le contrat tacite de la préservation de ces intérêts, au point que les écoles de journalisme ne forment plus à la pensée critique, mais à la compatibilité avec l'esprit d'une presse majoritairement privée complaisante à l’idéologie dominante.

Face à ce risque d'une pensé unique généralisée, la réponse adaptée est démocratique et collective. C'est une intelligence collective qui permettra l'émergence d'une pensée indépendante, d'un arbitrage lié à des intérêts plus ou moins privés ou étatiques.

Egalement, le fait qu'un nombre grandissant de citoyens s’informe via Facebook pose un véritable problème de société. Facebook choisi ce que voient ses utilisateurs, et ce qu’ils ne verrons jamais. Facebook fait ce choix à leur place non parce qu’il serait une plateforme de contrôle social et réaliserait à cette fin une censure massive, mais parce que la raison d’être de Facebook est la publicité. Facebook est une régie publicitaire conçue pour accumuler des informations sur les utilisateurs d’une part, et diffuser de manière ciblée, grâce à ces mêmes informations, des contenus sponsorisés d’autre part. Facebook est gratuit parce que ce sont les données des utilisateurs et leur présence sur la plateforme qui sont revendues aux annonceurs : selon la formule consacrée, « quand c’est gratuit, c’est vous le produit ». Les utilisateurs sont vendus à ceux qui paient pour qu’ils voient et cliquent sur leurs contenus sponsorisés, et c’est en partie pour cela que Facebook choisi ce que ses utilisateurs voient. En réalité, dès qu’un utilisateur de Facebook à plus d’une centaine d’amis, seule une petite minorité d'entre eux voit ce qu’il partage. De ce fait, la censure qui se généralise sur Facebook est indolore et invisible, et le militantisme par diffusion d'informations assez illusoire.

Tout comme les organes de presse privés sont au service de leurs actionnaires, Facebook est au service de ses propres actionnaires, et il n’y a rien de répréhensible à cela.

Do4Change

A l'inverse, Do4Change est un réseau social indépendant, conçu pour l’intelligence collective, la gouvernance horizontale participative et l’action concrète. Lancé début 2017, c’est le fruit d’une initiative individuelle visant la mise au point d’un réseau social innovant dans ses fondements et fonctionnellement riche.

Do4Change référence un certain nombre de sites d'information mainstream et alternatifs. Il en centralise les articles, au nombre de 280 000 début 2017. Ces sources d'information sont classifiées par les utilisateurs eux-mêmes, de manière collective. Elles  sont classifiées par type (agence de presse, blog, association, etc), par posture idéologique (consensuel, critique, controversé ou conspirationniste) et par qualité perçue (bonne, moyenne, mauvaise). Mais au delà de cette classification, chaque article est évalué par les internautes : ainsi, quel que soit la source, un article peut être évalué de manière autonome, indépendamment de l’évaluation de la source. Cette évaluation est collective.

Sur cette base, une nouvelle version est en cours de développement, qui permettra un travail collaboratif de qualification qualitative et thématique :

  1. Qualifier les sources d'information, sur le modèle déjà en place.
  2. Qualifier les articles eux-mêmes, selon un degré de véracité et d'intention (actualité, opinion, propagande, etc).
  3. Proposer une analyse de l'article, rédigée de manière collaborative, à la façon de Wikipédia.
  4. Disposer d'un fil de commentaire avec votation des commentaires et mise en exergue des mieux notés.
  5. Établir des liens avec d'autres articles sur le même thème : le but est de proposer des pistes de réflexion, proposer des analyses connexes qui ouvrent le champs, dans un esprit pluraliste et de pensé critique.
  6. Permettre une diffusion de ces articles "enrichis" : soit directement sur les réseau sociaux, soit par des inserts iFrame dans d'autres sites (façon fil Twitter), soit par Syndication (RSS). Le but est de rendre visible la travail démocratique de classification directement sur les réseaux sociaux, via un marqueur graphique facilement identifiable directement rajouté sur l'image représentant l'article, et cela à l'insu du site source.

Ce nouveau système sera très prochainement disponible directement sur le réseau social Do4Change, et permettra une visibilité optimale d’un travail démocratique et participatif de vérification, de débat et d’ouverture à la pensée critique via le tissage de liens entre articles.

Gabriel RABHI

Fondateur / développeur du réseau social Do4CHange


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